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Entre promesses de rupture et réalités urbaines, la question des marchands ambulants pourrait devenir le talon d’Achille du nouveau pouvoir sénégalais

Dakar, le 3 octobre 2025 

Ils sont des milliers à arpenter quotidiennement les rues de Dakar, Thiès ou Saint-Louis, un étal improvisé sous le bras, des marchandises en équilibre précaire. Les « bana-banas », ces marchands ambulants qui incarnent l’économie de la débrouille au Sénégal, se retrouvent une fois de plus au cœur d’une bataille politique et sociale qui pourrait bien déterminer l’avenir du régime de Bassirou Diomaye Faye.

Depuis son élection triomphale en avril 2024 avec plus de 54% des voix dès le premier tour, le jeune président (44 ans) et son Premier ministre Ousmane Sonko ont promis la « rupture » avec les pratiques du passé. Mais neuf mois après leur arrivée au pouvoir, les opérations de déguerpissement se multiplient, ravivant les fantômes d’un régime Macky Sall honni pour sa répression des plus vulnérables.

Quand Dakar se vide… et se remplit à nouveau

La scène s’est répétée fin septembre à Keur Massar Nord. À l’aube, les forces de l’ordre débarquent au pont, zone stratégique de la banlieue dakaroise. Objectif : dégager les occupations illégales qui paralysent le trafic. Quelques heures plus tard, mission accomplie. Quelques jours après : les marchands sont de retour.

Ce cycle infernal illustre l’impasse dans laquelle se trouve le gouvernement. « On nous chasse comme des rats, mais où voulez-vous qu’on aille ? C’est ici qu’on gagne notre pain quotidien », lance Amadou, 32 ans, vendeur de téléphones portables à Colobane. Comme lui, des dizaines de milliers de Sénégalais dépendent du commerce de rue pour survivre.

Les chiffres donnent le vertige. Selon l’Organisation internationale du Travail, 9 travailleurs sénégalais sur 10 occupent un emploi informel et 97% des entreprises opèrent dans ce secteur. Avec un taux de chômage élargi à 19% et 34,4% des jeunes de 15 à 24 ans ni en emploi, ni en formation, l’économie informelle n’est pas un choix mais une nécessité.

Colobane, juillet 2024 : le tournant manqué

L’épisode de Colobane résume à lui seul le dilemme du nouveau régime. En juillet dernier, plus de 3 000 marchands ambulants qui gagnaient leur vie dans ce quartier populaire de Dakar ont été déguerpis. La colère a été immédiate, les pertes évaluées à des centaines de millions de francs CFA.

Face à la grogne, Ousmane Sonko s’est précipité sur place le 30 juin, transmettant « le message de compassion du président de la République » et promettant que « l’État va prendre ses responsabilités, même si c’est une compétence des mairies ». Des mots qui ont temporairement apaisé les tensions, mais les actes tardent à suivre.

« Ils nous ont promis des sites de recasement, des formations, du soutien. Six mois après, on attend toujours », confie Fatou Diop, vendeuse, la voix empreinte d’amertume. Cette désillusion est d’autant plus cuisante que le PASTEF, le parti au pouvoir, s’était construit sur la défense des « goorgoorlou », ces débrouillards qui incarnent la jeunesse urbaine sénégalaise.

Bamba Cissé, le ministre de l’ordre… et du désordre ?

Nommé ministre de l’Intérieur en septembre 2025, Me Mouhamadou Bamba Cissé a pris le dossier à bras-le-corps. Multiplication des opérations, coordination interministérielle renforcée, recensement national des occupations anarchiques : l’homme veut marquer sa différence avec le passé.

En septembre, il a mené une opération d’envergure au Parc à Mazout à Colobane, ciblant notamment des installations précaires occupées par des mendiants étrangers. Police, Gendarmerie, Sonaged : les moyens étaient impressionnants. Le ministre a insisté sur une approche « holistique » associant « évictions, sensibilisation et accompagnement social ».

Mais l’opposition n’est pas dupe. Le 29 septembre, Thierno Bocoum, président du mouvement Agir-Les Leaders, a vivement critiqué le gouvernement, l’accusant de « cibler les pauvres pour faire semblant d’agir ». Sur les réseaux sociaux, les critiques fusent : « Pastef ou APR (le parti de Macky Sall), même combat contre les pauvres », peut-on lire sur X (ex-Twitter).

Saint-Louis et Sandaga : la violence toujours latente

Les tensions ne se limitent pas à Dakar. À Saint-Louis, en mars 2024, une opération sur l’avenue Général-de-Gaulle (rebaptisée avenue Macky Sall, un symbole qui n’a pas aidé) a dégénéré en affrontements violents. Les marchands ont bloqué les routes et affronté la police, dénonçant l’absence totale de solutions alternatives.

Plus récemment, en février 2025, le Préfet Abdou Sow a tenté une approche différente en préparant « un site de recasement » avant l’opération de désencombrement. Une initiative saluée mais qui reste l’exception plutôt que la règle.

À Dakar même, le marché Sandaga a été le théâtre d’affrontements violents le 10 juillet 2024 entre marchands ambulants et agents de la mairie. Ces incidents révèlent aussi la dimension politique du problème : la mairie de Dakar est dirigée par Barthélémy Dias, farouche opposant au régime. Entre l’État et les collectivités locales, la guerre des responsabilités fait rage.

Une bombe à retardement sociale

Pour les observateurs, la situation est explosive. « Le gouvernement joue avec le feu », avertit un sociologue dakarois préférant garder l’anonymat. « Ces jeunes ont voté massivement pour Diomaye Faye parce qu’il incarnait l’espoir d’une vie meilleure. Si on les déguerpis sans alternative, on crée une armée de déçus prêts à tout. »

Les statistiques lui donnent raison. Avec 60% des chômeurs ayant moins de 35 ans et 43% des jeunes femmes totalement désœuvrées, le Sénégal est assis sur un volcan démographique. Dans un contexte régional marqué par les coups d’État au Mali, au Burkina Faso et au Niger, le pays de la « Téranga » (hospitalité) ne peut se permettre une crise sociale d’ampleur.

D’autant que le commerce ambulant n’est pas qu’une affaire de Sénégalais. De nombreux ressortissants ouest-africains y ont recours. L’opération de Bamba Cissé ciblant des « mendiants étrangers » a suscité des inquiétudes sur une possible dérive xénophobe, même si le ministre s’en défend.

L’héritage empoisonné de Macky Sall

Le nouveau régime hérite d’un lourd passif. Pendant ses douze années au pouvoir (2012-2024), Macky Sall a multiplié les opérations de déguerpissement, toujours avec les mêmes résultats : des évictions brutales, des promesses non tenues et le retour rapide des ambulants.

« Sous Macky, c’était la guerre ouverte. Au moins avec Sonko, on discute », nuance Ibrahima, vendeur de fruits au marché Sandaga. Mais cette reconnaissance reste fragile. Les promesses de juillet 2024 doivent se concrétiser rapidement, sous peine de transformer cette bienveillance en ressentiment.

L’Agence pour la sédentarisation des marchands ambulants (ASMA), créée sous le président Abdoulaye Wade, n’a jamais vraiment fonctionné. Macky Sall n’a pas fait mieux. Bassirou Diomaye Faye aura-t-il la volonté politique et les moyens financiers de réussir là où ses prédécesseurs ont échoué ?

Que faire ? Les pistes d’une solution

Les experts s’accordent sur un constat : aucune solution purement sécuritaire ne fonctionnera. « Il faut une approche globale », martèle un économiste de Dakar. Marchés modernes bien situés, formations professionnelles, microcrédits, formalisation progressive : les recettes existent mais nécessitent des investissements massifs.

Le recensement national lancé par Bamba Cissé pourrait être un premier pas, à condition qu’il débouche sur des politiques publiques différenciées. Tous les marchands ambulants ne se ressemblent pas : certains pourraient être recasés dans des marchés fixes, d’autres aidés à créer de vraies entreprises, d’autres encore formés à d’autres métiers.

Le gouvernement devra aussi mobiliser les partenaires internationaux. La Banque mondiale, l’Union européenne, les coopérations bilatérales pourraient financer des programmes ambitieux d’insertion économique. Mais cela nécessite une volonté politique claire et une vision à long terme.

Le test de crédibilité du projet « Sénégal 2050 »

Le régime Faye a présenté une vision ambitieuse de transformation du pays à l’horizon 2050. Mais comment être crédible sur des réformes structurelles quand on échoue sur un dossier aussi visible que celui des marchands ambulants ?

« Si Diomaye ne règle pas ce problème dans les mois à venir, il perdra toute crédibilité », prévient un analyste politique. « Les Sénégalais ne sont pas naïfs. Ils attendaient une rupture, pas une continuation sous un nouveau packaging. »

Le temps presse. Les élections législatives de novembre 2024 ont donné une majorité confortable au PASTEF, créant des attentes élevées. Mais cette lune de miel politique ne durera pas éternellement. Sur les marchés de Dakar, l’impatience grandit. « On a cru en eux, ils doivent tenir parole », résume Assane, vendeur de chaussures. « Sinon, en 2029, on ne fera pas la même erreur. »

Une question qui dépasse les frontières

Le défi sénégalais n’est pas unique. De Lagos à Nairobi, de Kinshasa à Abidjan, les gouvernements africains se heurtent à la même équation impossible : moderniser les villes sans exclure les populations les plus vulnérables. Le Rwanda de Paul Kagame a fait le choix d’une modernisation autoritaire. Le Ghana a opté pour une formalisation progressive avec l’aide de partenaires internationaux.

Quelle voie choisira le Sénégal de Bassirou Diomaye Faye ? Entre fermeté et compassion, entre ordre urbain et justice sociale, l’équilibre est précaire. Mais une chose est sûre : dans les rues de Dakar, sur les marchés de Thiès et de Saint-Louis, des milliers de « goorgoorlou » attendent de voir si la « rupture » promise sera réelle ou n’aura été qu’un slogan électoral de plus.

Le Sénégal, longtemps présenté comme un modèle de stabilité démocratique en Afrique de l’Ouest, est à la croisée des chemins. La gestion des déguerpissements, aussi prosaïque qu’elle puisse paraître, pourrait bien déterminer son avenir politique et social pour les années à venir. L’histoire jugera si Bassirou Diomaye Faye aura eu le courage de transformer ce défi en opportunité ou s’il aura, comme ses prédécesseurs, laissé ce « serpent de mer » continuer à empoisonner la vie politique sénégalaise. 

Par Médoune SAKHO

medoune.sakho@yahoo.fr