Le président Bassirou Diomaye Faye a pris tout le monde de court. En limogeant son Premier ministre et mentor Ousmane Sonko, il a brisé le tandem vainqueur de 2024. Mais alors que le parti Pastef détient une écrasante majorité à l’Assemblée nationale, une question cruciale se pose : comment gouverner sans le soutien du Parlement, surtout lorsque l’on vient de se séparer du « chef de guerre » de sa propre famille politique ?
La fin du tandem : un séisme annoncé
Le 22 mai 2026, par un décret lu à la télévision nationale, Bassirou Diomaye Faye a mis fin aux fonctions d’Ousmane Sonko et de son gouvernement. Officiellement, la goutte d’eau serait venue d’une déclaration de Sonko à l’Assemblée nationale quelques heures plus tôt, où il affirmait : « Je ne suis pas un Premier ministre qui obéit aveuglément et qui acquiesce à tout » .
Mais les tensions couvaient depuis des mois. Dès l’automne 2025, les observateurs notaient une « personnalisation excessive » du pouvoir par Sonko, critiquée par le président. Le différend est aussi stratégique : Sonko a annoncé sa candidature à la présidentielle de 2029, plaçant les deux hommes en concurrence directe pour le leadership du mouvement .
La réaction de Sonko après son limogeage, sobre sur Facebook (« Alhamdoulillah. Ce soir je dormirai le cœur léger »), est perçue par les analystes comme celle d’un homme libéré du carcan gouvernemental pour mieux préparer l’avenir .
La domination sans partage du Pastef à l’Assemblée
Pour comprendre le rapport de force, il faut rappeler les résultats des législatives de novembre 2024. Le parti Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité) a remporté une victoire historique avec 130 sièges sur 165 .
C’est une majorité absolue écrasante. Concrètement, le Pastef n’a besoin d’aucun allié pour voter les lois, adopter le budget ou, surtout, censurer un gouvernement. Le chef de l’État a donc limogé le chef du parti qui détient 80 % des sièges de l’hémicycle.
Un président peut-il gouverner sans la majorité ?
Théoriquement, la Constitution sénégalaise donne au président une légitimité propre. Il est chef de l’État, chef de la diplomatie, chef des armées. Mais dans les faits, sans majorité parlementaire, l’exécutif est paralysé.
Dans une configuration classique de cohabitation (quand le président et la majorité des députés sont ennemis politiques), le président doit nommer un Premier ministre qui plaît à l’Assemblée. Ici, la situation est bien plus ambiguë : le président et la majorité parlementaire sont du même parti, mais ce parti lui est désormais politiquement hostile .
Pour El Malick Ndiaye, le président de l’Assemblée nationale (élu par le Pastef), la loyauté risque de pencher du côté de son mentor Sonko.
Quels sont les risques pour Diomaye Faye ?
Le futur Premier ministre nommé par Diomaye Faye va devoir se soumettre à un vote de confiance. La majorité Pastef pourrait :
1. Rejeter la déclaration de politique générale, forçant le gouvernement à démissionner.
2. Voter une motion de censure.
3. Bloquer le budget de l’État pour asphyxier l’action présidentielle .
À court terme, le président ne peut pas dissoudre l’Assemblée nationale avant novembre 2026 (un délai de deux ans après les législatives étant requis). Il est donc, pour l’instant, à la merci de ses propres députés.
Le scénario du « retour au bercail » parlementaire
L’un des enjeux les plus scrutés est celui du statut d’Ousmane Sonko. En devenant Premier ministre en 2024, il avait dû quitter son siège de député. Mais une subtilité constitutionnelle existe : la loi ne dit pas que le ministre perd son mandat, mais seulement qu’il ne peut siéger pendant son mandat .
C’est ce qu’on appelle la « suspension » du mandat.
Désormais limogé, Sonko pourrait théoriquement revendiquer sa réintégration à l’Assemblée nationale. S’il y parvient et s’il prend la tête de l’institution (en devenant président de l’Assemblée), il deviendrait le deuxième personnage de l’État, doté d’une légitimité populaire immense. Il pourrait alors contrôler le calendrier législatif, bloquer les réformes du gouvernement qu’il jugerait contraires à la ligne du Pastef, ou lancer des commissions d’enquête gênantes pour la présidence .
Une crise économique en toile de fond
Cette crise politique survient alors que le Sénégal traverse une tempête économique. La dette publique atteint désormais 132 % du PIB, et un programme d’aide du FMI de 1,8 milliard de dollars est suspendu .
À la veille de son limogeage, Sonko prônait une approche souverainiste, rejetant l’influence du FMI, tandis que Diomaye semble plus ouvert à la négociation . Le bras de fer à venir pourrait avoir des conséquences très concrètes sur le pouvoir d’achat des Sénégalais.
Le test de maturité démocratique
Le Sénégal entre dans une phase politique totalement inédite depuis son indépendance. Jamais un président n’a eu à affronter sa propre majorité, menée par l’homme qui l’a porté au pouvoir.
Pour Bassirou Diomaye Faye, le défi est immense : il doit imposer son autorité et sa feuille de route (le plan « Sénégal 2050 ») sans se mettre à dos un parti qui contrôle le Parlement. Pour Ousmane Sonko, c’est la possibilité d’incarner l’opposition de l’intérieur, en attendant 2029.
La manière dont cette crise sera résolue déterminera si le Sénégal reste un modèle de stabilité démocratique en Afrique de l’Ouest ou s’enfonce dans une guerre des chefs aux conséquences imprévisibles.
Yankhouba Thiam
