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Liberté 6, un quartier animé de Dakar, abrite sous ses arbres ombragés des récits poignants. Ici, des femmes comme Sokhna Diarra Ngom, Diarra Coly, Mariama Thiam et Awa Sarr se retrouvent pour partager leurs expériences douloureuses dans le monde du travail domestique. Entre promesses non tenues, accusations injustes et conditions inhumaines, leur parole libérée témoigne d’une réalité souvent tue, malgré le poids économique de ce secteur.

Un secteur invisible mais vital
Selon l’Agence Nationale de la Statistique et de la Démographie (ANSD), près de 17% des femmes actives au Sénégal travaillent comme employées domestiques, soit environ 400 000 personnes, majoritairement issues des zones rurales. Pourtant, moins de 5% d’entre elles bénéficient d’un contrat formel, selon une étude de la Fondation Friedrich Ebert en 2022. Leurs salaires oscillent généralement entre 30 000 et 60 000 FCFA par mois, bien en dessous du SMIC fixé à 82 000 FCFA depuis 2023.

Sokhna Diarra Ngom : « Je ne pouvais plus supporter cette vie »
Sokhna Diarra Ngom, la vingtaine révolue, le teint d’ébène et le regard déterminé, est au chômage depuis quelques mois. Sous un arbre de Liberté 6, elle discute avec d’autres femmes, toutes anciennes employées de maison. Son histoire ressemble à tant d’autres : après un mois de travail épuisant chez une patronne à Nord Foire, elle a préféré démissionner. « J’étais dans des conditions très difficiles. Ma patronne ne me donnait pas à manger et me faisait travailler jusqu’à des heures tardives », raconte-t-elle, le visage marqué par le souvenir. Avec seulement 50 000 FCFA en poche, elle a pris la décision de partir, refusant de continuer à subir ces abus.

Diarra Coly : « Ils m’ont promis une augmentation, mais rien n’est venu »
Assise un peu plus loin, Diarra Coly, la cinquantaine, partage une expérience similaire. Employée comme femme de ménage dans un immeuble à Rufisque, elle a enduré des conditions de travail éprouvantes. « Je devais gérer mon transport et ma nourriture avec un salaire de 40 000 FCFA par mois », se souvient-elle. Malgré des promesses d’augmentation, rien n’a changé. Épuisée et déçue, elle a fini par quitter son emploi, préférant préserver sa santé plutôt que de continuer à subir des injustices.

Mariama Thiam : « Accusée à tort, humiliée et maltraitée »
Mariama Thiam, discrète et emmitouflée dans son wax, porte encore les stigmates d’une accusation injuste. En 2019, alors qu’elle travaillait pour une famille aux Maristes, on l’a accusée d’avoir volé 50 000 FCFA. « J’ai été contrainte aux travaux forcés, privée de salaire et même de mon téléphone », raconte-t-elle, la voix tremblante d’émotion. Bien que son innocence ait finalement été prouvée – la lingère ayant avoué le vol –, les séquelles psychologiques persistent. « Je n’arrive toujours pas à leur pardonner », confie-t-elle.

Awa Sarr : Étudiante et employée, une double lutte
Awa Sarr, 26 ans, incarne une autre facette de cette précarité. Étudiante en assistanat de direction, elle cumulait études et travail pour subvenir à ses besoins. Mais lorsqu’elle est tombée malade, sa patronne a ignoré son état. « Je devais continuer à travailler sans prise en charge médicale », déplore-t-elle. Après quinze jours de lutte, elle a démissionné, mais récupérer son salaire fut un autre combat.

Un système à réformer : entre avancées légales et réalités amères
En 2021, le Sénégal a ratifié la Convention 189 de l’OIT sur les travailleuses domestiques, promettant une meilleure protection sociale. Pourtant, sur le terrain, peu de choses ont changé. L’Inspection du Travail reconnaît que moins de 10% des employeurs déclarent leurs employées de maison à la CNPS, les privant ainsi de couverture maladie et de retraite.

Des associations comme l’Association des Femmes Employées Domestiques du Sénégal (AFEDS) militent pour l’application des droits fondamentaux : salaire minimum, horaires définis et interdiction des violences. « Beaucoup ignorent qu’elles ont des droits. Nous les aidons à porter plainte ou à négocier des contrats », explique Fatou Bintou Sarr, coordinatrice de l’AFEDS.

Briser le silence
Ces témoignages mettent en lumière les conditions souvent inhumaines subies par les employées domestiques au Sénégal. Absence de contrats, salaires misérables, violences psychologiques et physiques… Autant de problèmes qui appellent à une meilleure protection juridique et sociale de ces travailleuses invisibles.

En attendant, sous l’arbre de Liberté 6, ces femmes continuent de partager leurs histoires, unissant leurs voix pour espérer un changement. Leur résilience force l’admiration, mais leur combat pour la dignité mérite d’être entendu bien au-delà de l’ombre des arbres.

Yankhouba Thiam