Keumassar.info - le portail de Keur Massar sur le web

Autrefois symboles de labeur, les équidés de la capitale deviennent des « vendeurs à quatre pattes », attachés des heures durant sans eau ni repos. Un fléau sanitaire et de bien-être animal qui s’aggrave aux rond-points et marchés.

Depuis plusieurs mois, un nouveau phénomène s’invite dans le paysage dakarois. Oubliées les charrettes lancées au trot vers les marchés de gros. Désormais, aux abords des grands axes, des rond-points comme celui de la Patte d’Oie, de Colobane ou du marché Thiaroye, les charretiers ont trouvé une autre stratégie : immobiliser l’animal pour en faire une boutique éphémère.

À longueur de journée, parfois de 8h à 18h, des chevaux restent attelés, immobiles, sous un soleil accablant. À leurs côtés, leur maître vend des oranges, des mangues ou des pastèques disposées dans la charrette ou sur une bâche à même le sol.

Cette phrase, entendue auprès d’un vendeur, résume la logique économique implacable. Pendant que le propriétaire écoule ses fruits, le cheval, lui, ne travaille pas, mais ne se repose pas non plus. Il reste debout, harnaché, souvent sans accès à l’eau, le mors dans la bouche. On l’a sorti de son écurie pour en faire une enseigne vivante.

La question se pose : est-il humain de privatiser ainsi la souffrance animale pour rentabiliser une demi-journée de vente ? Le cheval, contrairement à un étal ou une voiture, urine, défèque, sue et souffre du stress postural.

Mais au-delà de l’éthique, c’est un véritable problème de santé publique qui s’installe durablement. Les observateurs et riverains le constatent avec amertume : presque chaque charrette immobile se transforme en latrine à ciel ouvert.

Les chevaux, stressés ou n’ayant pas été sortis avant, font leurs besoins sur place. Urine et crottin s’accumulent sur le bitume, sous les yeux des passants et des marchands. En journée, la chaleur dakaroise décompose rapidement ces déjections, attirant des nuées de mouches et générant des odeurs nauséabondes.

Les zones les plus touchées sont sans surprise les marchés (HLM, Grand Yoff) et les rond-points fréquentés où stationnent plusieurs charrettes côte à côte. Les enfants jouent à quelques mètres, les femmes achètent des fruits en enjambant des flaques d’urine. En saison des pluies, l’eau ruisselle sur ces déchets biologiques et les charrie jusque dans les caniveaux bouchés, devenant un vecteur de maladies comme la leptospirose ou des infections cutanées.

En attendant, les Dakarois peuvent aussi agir : refuser d’acheter des fruits à un charretier dont le cheval est visiblement en détresse, alerter le numéro vert du ministère de l’Élevage (si existant) ou simplement interpeller poliment le vendeur.

Le cheval n’est pas un présentoir. L’espace public n’est pas une étable. Ce nouveau visage de la débrouille urbaine montre à quel point, dans la précarité, le respect du vivant est la première variable d’ajustement. Mais la santé des Dakarois et la dignité de ces bêtes imposent de réinventer ce commerce de rue avant qu’une épidémie ou un drame animal ne nous y contraigne.

Yankhouba Thiam